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Angèle Manteau
Passion et indépendance au service de la littérature flamande.

Le 13 décembre 2003, Angèle Manteau (née en 1911) a reçu le Penning d’or de l’Académie royale flamande des Sciences et des Arts. C’est une distinction prestigieuse accordée aux personnalités extrêmement méritoires dans le domaine des sciences et de l’art. Sur la liste d’honneur trônent des célébrités internationales comme le directeur de l’ONUSIDA, le chef d’orchestre Philippe Herreweghe ou encore l’ancien commissaire européen Karel van Miert. Angèle Manteau a reçu le Penning d’or parce qu’elle était, selon l’Académie, « la principale éditrice littéraire flamande du 20ième siècle » et parce qu’elle a « incontestablement marqué l’histoire de la littérature flamande ». Deux arguments implacables.

La fondation de la société d’édition littéraire flamande A. Manteau en avril 1938 était un événement remarquable à au moins deux titres. Tout d’abord, cette société était gérée par une femme, Angèle Manteau, à l’époque âgée d’à peine 27 ans (rappelons que le droit de vote des femmes date seulement de 1948 en Belgique). La langue maternelle de l’éditrice était par ailleurs le français, Angèle Manteau étant la fille d’un fabricant en textiles français prospère et ayant grandi dans la petite ville provinciale wallonne de Dinant. Le fait qu’une francophone d’une famille aisée, précisément, décide de se lancer dans l’édition de littérature flamande avait alors de quoi susciter la stupéfaction des cercles littéraires flamands. Angèle Manteau a cependant rapidement gagné la confiance des auteurs et des libraires en Flandre, que son néerlandais impeccable et son approche efficace auront fini par convaincre.

Indépendance totale

Angèle Manteau a toujours prôné l’indépendance en matières politique et religieuse, ce qui la différenciait de ses collègues flamands, qui s’associaient souvent à un courant politique et/ou servaient des intérêts émancipateurs flamands. La jeune éditrice voulait s’engager dans la défense du ‘Goede Boek’ (la bonne littérature) et résumait sa politique d’édition par le slogan « La qualité littéraire est la seule norme ».

Première période florissante

La société Manteau vécut une première période florissante pendant l’occupation allemande. A cette époque, il régnait en Flandre une véritable fringale de lecture et la littérature flamande ne concurrençait plus celle des Pays-Bas. Des auteurs de premier ordre tels que Gerard Walschap et Willem Elschot avaient perdu le contact avec leurs éditeurs néerlandais et s’étaient dès lors tournés vers Manteau. Les importants gains réalisés à cette époque nourrirent les ambitions de la chef d’entreprise. Sous l’enseigne Les Éditions Lumière, une société d’édition rachetée en 1943, Manteau voulut également éditer de la littérature française et, dans une phase ultérieure, des traductions de « ses » auteurs flamands. A partir de 1944, Manteau édita plusieurs livres d’auteurs français célèbres tels que Colette, François Mauriac et Paul Eluard. Pendant la guerre, Manteau commença à publier l’œuvre complète du poète renommé Karel Van de Woestijne, un projet de longue haleine qui lui valut l’admiration de tous. Elle publia ensuite également l’œuvre complète d’August Vermeylen et d’Herman Teirlinck, deux autres géants de la littérature flamande.

Sans oublier les jeunes talents

Manteau ne s’est pas limitée à l’édition de grands noms. Elle a également offert leur chance à de jeunes auteurs talentueux. Pendant la guerre, Johan Daisne et Louis Paul Boon, futur candidat au prix Nobel, tous deux appelés à devenir des références littéraires, commencèrent à travailler avec elle. En 1950, Manteau lança un autre auteur prometteur: Hugo Claus. Son premier roman, De Metsiers (La chasse aux canards), remporta tous les suffrages en Flandre et aux Pays-Bas et très vite, le jeune auteur fut considéré comme « l’enfant prodige de la littérature ». A ce moment, cinq ans après la deuxième guerre mondiale, l’avenir de Manteau s’assombrit toutefois lourdement. Le marché flamand de l’édition plongea dans la déprime, brûlant en peu de temps les bénéfices spectaculaires engrangés par Manteau pendant les années 1941-45. C’est en éditant des manuels scolaires pour la Wallonie et des livres d’images sur la Belgique que Manteau parvint à éviter la banqueroute. Le travail de deux auteurs étrangers de premier rang contribua également à sauver sa société. Manteau fit en effet traduire en 1948 ‘Kaputt’ et en 1951 ‘La pelle’, de l’auteur italien Curzio Malaparte. Ces livres suscitèrent l’enthousiasme escompté, tout comme dans le reste de l’Europe et, plus important encore, offrirent à Manteau le succès indispensable à sa survie. En 1955, ce premier record de ventes fut dépassé par la version traduite en néerlandais de ‘Bonjour Tristesse’, le ‘roman scandaleux’ de Françoise Sagan. Au cours des années qui suivirent, Manteau fit réimprimer pas moins de quinze fois ce livre.

Best-sellers et actes manqués

Dans les années cinquante, la société d’édition lança deux auteurs flamands qui devinrent les principaux atouts économiques de la société : Ward Ruyslinck et Jos Vandeloo. ‘Wierook en tranen’ (Encens et larmes) de Ruyslinck (1958), surtout, et ‘Het gevaar’ (Le danger) de Vandeloo (1960) devinrent d’incontournables best-sellers et s’écoulèrent très facilement par l’intermédiaire des écoles. La traduction de ces auteurs leur permit par ailleurs d’étendre leur public à l’étranger.

Mais Angèle Manteau ne connut pas que des succès. Ses relations professionnelles avec Louis Paul Boon et Hugo Claus prirent fin, notamment en raison des difficultés financières que la société rencontra vers 1950. C’est ainsi que l’œuvre de ces deux importants auteurs flamands d’après-guerre tomba aux mains de concurrents néerlandais. La société d’édition Manteau reconnut par ailleurs très tard l’importance du format de poche, qui avait déjà remporté un très vif succès en Angleterre et aux Etats-Unis au début des années cinquante. Il fallut attendre 1962 avant que l’éditrice lance sa propre série de poche. Malheureusement, le marché était alors déjà presque saturé.

Un nouvel élan?

En 1965, la société d’édition Manteau fut intégrée au groupe d’édition néerlandais Van Goor. La direction de cette société prit plusieurs mesures visant à doper la rentabilité de cette petite société. Toutefois, ces initiatives ne furent pas du goût d’Angèle Manteau, qui tenait beaucoup à conserver une certaine autonomie au niveau de la politique d’édition.

Angèle essaya alors de donner un nouveau souffle à sa société avec 5de Meridiaan, une série de poche pour laquelle elle recruta de nouveaux et jeunes auteurs. L’éditrice confia la direction rédactionnelle du 5de Meridiaan au polémiste Julien Weverbergh, que d’aucuns craignaient beaucoup à l’époque. Celui-ci fut chargé de faire son choix parmi un vaste assortiment de travaux de qualité tels que ceux de Walter Van den Broeck, Daniël Robberechts ou encore le Néerlandais Jeroen Brouwers.

Après quelques années, Angèle Manteau entra en conflit avec la direction de Van Goor et en décembre 1970, l’éditrice quitta la société qu’elle avait elle-même fondée et dirigée pendant plus de trente ans. Sa démission fut abondamment commentée dans la presse (plus tard, Manteau fit à plusieurs reprises l’objet d’une polémique dans le monde littéraire). A partir de 1971, l’éditrice passionnée fut engagée par la société d’édition Elsevier, à l’époque établie à Amsterdam, où elle édita notamment l’auteur néerlandais populaire Godfried Bomans et le prix Nobel allemand Heinrich Böll.

Elevée au rang de baronne

Le Penning d’or n’est pas la seule distinction qu’Angèle Manteau, âgée alors de 93 ans, reçut. En 1986, l’éditrice fut en effet élevée au rang de baronne par le roi des Belges.

Recherche scientifique

Depuis 2000, l’histoire de la société d’édition Manteau est systématiquement étudiée, avec le soutien du fonds Max Wildiers d’abord et du Fonds pour la recherche scientifique – Flandre ensuite, par une équipe interuniversitaire de scientifiques littéraires emmenée par le professeur dr. K. Humbeeck (Université d’Anvers). Dans le cadre de ce projet de recherches, l’ensemble des archives relatives à Manteau a été mis à disposition par l’AMVC-Letterenhuis d’Anvers (archives et musée de la vie culturelle flamande). Ces dernières années, nombre de publications se sont penchées, sous forme d’articles de magazines ou de livres, sur le premier volet de ces recherches, qui porte sur l’histoire de la société d’édition Manteau de 1938 à 1953. Toutes les recherches sur la maison d’édition Manteau (1938-1971) seront finalisées fin 2007. Les conclusions seront rassemblées dans un ouvrage dont la publication sera annoncée par la société d’édition Meulenhoff-Manteau.

Kevin Absillis, chercheur scientifique au Département Littérature de l’Université d’Anvers
Deze bijdrage is verschenen in ‘La Flandre’, nr. 63(2004).


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